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14 mars 2008

SARKOLANGUE1

Electeur,Electrice, Citoyen, Citoyenne à la veille du Dimanche 2, à la suite du Dimanche 1 pour voter en toute liberté après réflexions, que vous ayez aimé ou détesté, voici quelques bonnes feuilles d'un ouvrage qui parait ces jours-ci et que le site  http://www.bakchich.info/ publie.

Les mots qui ont fait gagner Sarkozy (I)

Bonnes feuilles / samedi 1er mars par Serge Faubert

Si les discours de campagne du candidat de l’UMP à la présidence de la République ont convaincu une majorité de Français, c’est parce qu’ils obéissent à des règles de construction bien précises. Un livre, « Les mots de Nicolas Sarkozy », dévoile les secrets de cette rhétorique de la victoire. En exclusivité, « Bakchich » vous livre les bonnes feuilles de cet ouvrage éclairant.

C’est d’abord un livre utile. Parce qu’après avoir refermé Les mots de Nicolas Sarkozy (Seuil, sortie le 6 mars), on n’écoutera jamais plus un homme politique de la même façon. À commencer par le chef de l’État. Les auteurs, Louis Jean Calvet et Jean Véronis, tous deux linguistes, se sont livrés au patient décryptage des discours (300 !) prononcés par l’ancien candidat de l’UMP, tout au long de la campagne présidentielle. Un travail dont le résultat est à la fois étonnamment facile à lire et singulièrement instructif. À tel point qu’on peut se demander si, à leur corps défendant, les auteurs n’ont pas écrit là le parfait manuel de rhétorique pour les futurs candidats à l’Élysée. Cynisme et rouerie recommandés cependant.

Les techniques, les pièges, les ruses sont inventoriées. Pour la première fois, on comprend vraiment pourquoi et comment les mots de Nicolas Sarkozy ont fait mouche. Des phrases courtes, des répétitions jusqu’à plus soif, des marqueurs qui instaurent une fausse connivence, un vocabulaire appauvri à dessein…

Et puis le contenu. Une vampirisation systématique du discours des adversaires. Aux socialistes, on dérobe le travail et les travailleurs, au centre l’humanisme, à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite, l’anticapitalisme… On réécrit l’histoire, on se pose en victime, on dénonce la pensée unique… Autant d’impressions sinon d’intuitions que les uns où les autres ont pu ressentir à un moment de la campagne. Sans jamais vraiment parvenir à les étayer.

Quantifier l’apport d’Henri Guaino aux discours de Sarkozy

À grand renfort de tableaux et de graphiques, Louis-Jean Calvet et Jean Véronis viennent combler cette lacune. Plus fort encore, ils sont parvenus à quantifier l’apport d’Henri Guaino, la plume de celui qui n’était encore que candidat à l’élection présidentielle. À tel point qu’on se demande vraiment si Nicolas Sarkozy aurait fait le poids sans ce formidable aspirateur intellectuel. Et si le candidat de l’UMP n’avait été qu’une marionnette aux mains d’un Gepetto de talent ? Les auteurs laissent la question ouverte, mais tout l’ouvrage tend à répondre par l’affirmative.

Paradoxe, ce vade-mecum de la victoire est aussi une clé pour comprendre le trou d’air que connaît aujourd’hui le chef de l’État. A trop piller le fonds de commerce idéologique des uns et des autres, il était fatal que les concepts finissent par se télescoper. Comment être, par exemple, à la fois le président du pouvoir d’achat et l’émule de Margaret Thatcher ?

Pire, au terme de la démonstration, le lecteur en vient à se demander si Nicolas Sarkozy a des convictions qui lui soient propres. À trop capter les héritages, à vouloir épouser tous les discours, soulignent les auteurs, il finit par donner de lui l’image d’un simple expert en « récitation ». Un bagage insuffisant, on en conviendra, pour occuper la fonction qui est la sienne.

Voici ci-dessous les premiers extraits du livre de Louis Jean Calvet et Jean Véronis. À suivre dimanche 2 et lundi 3 mars dans Bakchich.. Pour commencer, des passages du chapitre « Le style Sarkozy ».

1) Des phrases courtes

Le style de Nicolas Sarkozy se distingue d’abord par des phrases courtes. Alors que Ségolène Royal prononce des phrases de plus de 27 mots de longueur en moyenne, les discours de Nicolas Sarkozy sont composés de phrases 30 % plus courtes, de l’ordre de 21 mots.

Parmi les quatre principaux candidats, c’est celui qui a les phrases les plus brèves. Pour le lecteur non averti, ces chiffres ne signifient pas grand-chose. Prenons donc quelques bases de comparaison : on observe des longueurs des phrases de l’ordre de 25 mots dans le journal Le Monde, de seulement 19 mots dans Notre-Dame de Paris de Hugo. Le record de brièveté est atteint par le Petit Prince de Saint-Exupéry : moins de 10 mots.

On a observé tout au long de la Ve République une tendance au raccourcissement des phrases. Le général de Gaulle et Pompidou faisaient des phrases de l’ordre de 30 mots de long. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui a inauguré un style plus dynamique, en faisant tomber la longueur des phrases de ses discours à moins de 24 mots (figure 5).

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Figure 5
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Nicolas Sarkozy va donc plus loin dans cette direction, tandis que Ségolène Royal revient à un style de phrases complexes presque aussi longues que celles de la IIIe République et des débuts de la Ve.

Or, ce qui était la norme du temps de De Gaulle et Pompidou ne l’est plus aujourd’hui. L’auditeur moyen a depuis plusieurs décennies son oreille formatée pour un discours politique plus alerte, sans parler également de l’accélération du tempo dans tous les médias audiovisuels (films, publicité, etc.). La perception qui se dégage du discours de Ségolène Royal est donc inévitablement celle d’une parole complexe et alambiquée — d’autant, comme nous le verrons plus loin, que d’autres facteurs linguistiques viennent corroborer ce sentiment.

La différence était particulièrement sensible lors du débat télévisé Sarkozy-Royal, où la candidate socialiste partait en longues tirades, enchaînant les subordonnées les unes aux autres, tandis que Nicolas Sarkozy lui répondait par phrases brèves, directes et incisives.

2) Un vocabulaire limité

Les phrases sont courtes, et le vocabulaire est limité. Sur l’ensemble des discours de campagne, Jean-Marie Le Pen se distingue comme le candidat qui fait preuve de la plus grande « richesse » de vocabulaire (ce mot est employé sans jugement de valeur bien entendu).

Sur 1 000 mots pris au hasard dans ses textes, 514 en moyenne sont différents. Nicolas Sarkozy est à peu près à égalité avec Ségolène Royal et François Bayrou avec 450 mots différents environ pour 1 000 mots, mais à nouveau, on s’aperçoit que les discours dus à Henri Guaino, les plus exposés médiatiquement, se distinguent par leur plus grande simplicité de vocabulaire : son indice de richesse lexicale tombe à 428, alors qu’il monte à 480 pour les autres plumes, ce qui confirme leur vision technocratique du discours politique. On pourrait objecter que celles-ci ayant principalement pour fonction l’écriture de discours sur des thèmes spécialisés et multiples, il est normal que celles-ci fassent appel à plus de mots différents que les discours généralistes de Guaino. Les statistiques nous montrent cependant que si l’on calcule l’indice de richesse lexicale discours par discours, il reste très élevé pour les autres plumes, alors que sur chaque thème particulier, le vocabulaire devrait se restreindre.

La comparaison avec les autres présidents de la Ve République est également intéressante. On voit sur la figure 7 que la richesse lexicale des discours a eu tendance à diminuer au cours des décennies, avec, à nouveau, une inflexion nette due à Valéry Giscard d’Estaing. Si la richesse moyenne du vocabulaire de Nicolas Sarkozy, toutes plumes mélangées, ne diminue que peu par rapport à celle de Jacques Chirac, on peut constater qu’Henri Guaino porte plus loin que jamais la simplification lexicale de la parole politique.

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Figure 6
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3) Des répétitions omniprésentes

Concision et simplicité se doublent d’une répétition quasi obsessionnelle des formules et des éléments de discours. Le procédé rhétorique le plus fréquent chez Nicolas Sarkozy, qui donne un élan particulier à ses textes, est celui de l’anaphore, c’est-à-dire la répétition des débuts de phrases, un procédé souvent utilisé dans le théâtre ou la poésie, comme dans ces vers célébrissimes de Corneille (Horace) :

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !

Rome qui t’a vu naître, et que ton coeur adore !

Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !

Un exemple de discours à répétitions : Caen, en mars 2007

Tous les auteurs utilisent probablement cette figure à un moment ou à un autre, mais il est le seul à en user (certains diront abuser…) de façon aussi systématique.

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Figure 7
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(…). La figure 8 montre la proportion approximative d’anaphores dans les discours des différents candidats. On notera que Jean-Marie Le Pen, pourtant amateur de procédés flamboyants est très sobre en la matière. Les deux groupes de plumes de Sarkozy se séparent très nettement sur ce point : les discours écrits par Henri Guaino émergent, avec près de 44 % d’anaphores (près de la moitié des phrases !), alors que les autres plumes se situent sagement au niveau des autres candidats. Si les formules se répètent et sont martelées dans le même discours, à l’aide notamment, du procédé d’anaphore, elles se répètent également de discours en discours.

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Figure 8
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On voit que Nicolas Sarkozy bat tous les records, puisque la proportion de ses « copier-coller » atteint 20 %. Le discours est donc répété, martelé, à la fois au cours d’un même meeting et d’un meeting à l’autre. Est-il besoin de préciser que c’est la partie due à Henri Guaino qui présente le plus fort taux de répétition ?

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figure 9
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4) Un vocabulaire verbal

On a déjà remarqué que le discours politique s’était transformé dans sa structure grammaticale au cours de la seconde moitié du XXe siècle, partant d’un discours nominal (c’est-à-dire où les noms ont une fréquence importante) pour se transformer progressivement en discours de plus en plus verbal (c’est-à-dire où les verbes ont une fréquence importante) 1. La plupart des notions peuvent s’exprimer par l’une ou l’autre catégorie grammaticale : on peut aussi bien dire « la valorisation du travail » que « valoriser le travail », « le respect des règles » que « respecter les règles ». Le discours nominalisé est traditionnellement associé aux discours abstraits, par exemple techniques ou administratifs. Le discours verbal est celui de la conversation courante, ou bien celui de la narration. Un discours politique très nominalisé prend donc une tonalité immanquablement abstraite, technocratique et détachée, tandis qu’un discours verbal donne (à tort ou à raison) l’impression du dynamisme et du mouvement.

La figure 10 nous montre le rapport entre le nombre de noms et le nombre de verbes. Jean-Marie Le Pen se distingue par un discours très nominalisé, proche de celui de la IIIe République ou de celui de De Gaulle, avec près de deux noms pour un verbe. On voit à nouveau l’aspect composite du discours de Nicolas Sarkozy. Une partie de ses plumes écrit de façon technocratique, avec une proportion importante de nominalisations. Mais l’écriture d’Henri Guaino est résolument tournée vers le verbe. De plus, lorsque Guaino utilise des noms, il les qualifie peu (figure 11, page suivante). Ce style contraste avec le discours de Ségolène Royal, adepte, elle aussi, du discours nominal ».

La suite demain dans Bakchich des bonnes feuilles du livre Les mots de Nicolas Sarkozy (Seuil, sortie le 6 mars).

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